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La fée électricité

Dans mon bolide de fer
Je suis l’anneau du serpent rouge
Qui ondoie et qui bouge
Entre les glissières.

Sur l’autre voie
En face de moi,
Un serpent blanc
Aux éclats aveuglants
De lumière crue
Sur l’asphalte nu.

Où me mène cette route ?
Vers quel ailleurs ?
Je sens le doute
Tenailler mon cœur.

Sur le ruban je fonce,
Balayant de mes feux
La nuit où je m’enfonce.
Non, ce n’est pas par jeu !

Derrière moi les ténèbres goulues
Se reforment, épaisses comme de la glu.
Dans le silence de l’habitacle gris
Je les sens qui me guettent ;
Sur on sillage elles se jettent
Comme des choses douées de vie.

Pas de demi-tour possible
Sur cette voie de nulle part.
Quelle aventure terrible
Que cette course au hasard.

Me voilà seul à présent
Dans l’univers noir
D’une route, le soir
De la Saint Jean.

S’il survenait
La panne redoutée,
Si le moteur venait
À s’arrêter,
Je serai comme aux âges sombres
En proie aux vieux démons,
Aux créatures sans nom
Qui attendent dans l’ombre.

Celles-là je n’ose les évoquer
De peur de les attirer
Par quelque sortilège antique
Au pouvoir maléfique !

Moi si rationnel
Je sens monter la peur.
Allez mon vieux moteur !
Allez mon preux diesel !
Emmène-moi au prochain havre
Là où la fée électricité
Repousse les ténèbres.
Mène-moi vers la sécurité.

Pour ajouter à l’angoisse
Le brouillard se lève.
J’ai le cœur au bord des lèvres
Et les cheveux qui poissent.

Que faire sinon rouler
En essayant de ne penser
À rien d’autre qu’aux
Gestes machinaux
D’un conducteur égaré
Sur une route désolée.

Pour couronner
J’ai envie d’uriner
Mais je n’ose
Faire une pause.

La brume, enfin
Se dissipe en écharpes grises
Et j’aperçois au loin
La terre promise.
Un hameau. c’est bien.

Envolée la peur !
Oubliée la panne de moteur !
La civilisation et ses lumières
Que j’ai quitté hier,
Que j’ai aspiré de mes vœux
M’accueille de tous ses feux.

Imaginez un monde
Sans électricité,
Accablé de nocturnes terreurs
Sans notre bonne fée
Pour nous soulager du malheur
De n’être que les jouets
Des créatures de la nuit
Lorsque plus rien ne luit.

À nous peuple cavernicole des origines !
Frappons le mal dont nous souffrons !
Illuminons les gouffres jusqu’au fond
Afin que triomphe la lumière in fine !

1998
Lorenz von Oberbruck