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Vae soli !

By 15 mars 2022mars 18th, 2022Écrits par Lorenz von Oberbruck

La porte résista à ses premières sollicitations. Sa petite main délicate aux doigts boudinés glissa de la clenche polie par l’usage. Il failli chuter en arrière et peut-être se briser la nuque sur le perron de granit.

« Pourquoi donc ais-je les mains aussi moite depuis ce matin ? » se dit-il en les frottant vigoureusement contre sa robe.
« Peut-être un déjeuner trop copieux ? … Oui, c’est probablement cela. »

Les intempéries de ces derniers jours avaient gonflé le bois gris. Le cœur encore battant il fit une tentative plus vigoureuse. Le haut vantail aux ferrures corrodées par les siècles s’écarta de mauvaise grâce…
L’immense couloir humide de l’orphelinat Ante Pavelic sentait fortement le manque d’aération et de crédits surtout.
La peinture d’un bleu noirâtre se desquamait par plaques et le plafond, impudiquement, laissait entrevoir son squelette de lambris en maints endroits. Des moutons de poussière paissaient dans les recoins, faiblement agités par l’appel d’air.
Au loin, tout au bout, une petite silhouette recroquevillée sur un banc sous l’unique fenêtre.
Le bon curé inspira puissamment et s’élança, la panse en avant…

C’est qu’il était bien portant, le père Lavoie : il avait passé la plus grande partie de sa vie à renforcer ce rempart de couenne contre les vicissitudes de l’existence, toutes ces misères potentielles qui menacent le commun des mortels.
Voilà plus de quarante ans qu’il se cuirassait de bonhomie – Regardez-moi ? Ne suis-je pas la bonté personnifiée ? – et se servait de son ventre blindé pour défoncer les obstacles. Seul le bruit de ses pas lourds et de sa respiration hachée troublait un silence étrange à cette heure.

À mi-chemin l’enfant, mal fagoté dans ses vêtements d’emprunt, n’avait pas remué le petit doigt. Il semblait perdu dans la contemplation de ses chaussures.
Ses longs cheveux blonds presque blancs dans la lumière du matin lui masquaient le profil.
Lorsque les vibrations du parquet l’avertirent d’une présence il redressa la tête d’un mouvement vif. Un ange… Au sens biblique du terme. Un garçon aux traits délicats, à la limite de la féminité avec des joues roses, des lèvres pleines un rien boudeuses. Le nez, étonnamment épaté, n’enlevait pourtant rien au charme de ce visage. Au contraire, il lui donnait une touche… d’indéfinissable sauvagerie. Michelangelo l’eut certainement choisi comme modèle.

Un ange peut-être, mais dans ces yeux bleus translucides, point de douceur… Il darda vers le massif curé un regard froid et dur qui perça son armure comme un trait d’arbalète.
Le contraste était tel qu’il laissa échapper un hoquet. Quelque chose se noua dans son vaste estomac. Il ressentit les prémisses d’une de ces périodes d’angoisse qui le torturaient parfois jour et nuit, pendant des semaines entières. À la longue, s’en débarrasser à coups de certitudes théologiques devenait de plus en plus épuisant.

« Sont-ce là les yeux d’un enfant ? »

Il déglutit péniblement et s’assit à côté du petit orphelin. Les lattes, lustrées par des centaines de postérieurs certes moins volumineux que le sien, résistèrent vaillamment à la charge, non sans lâcher quelques grincements de protestation. Le jeune garçon continuait à le fixer sans gêne.
Mal à l’aise, il écarta les cuisses pour y caler sa bedaine.
Alimentés par l’inquiétude et une certaine rancœur, des petits filets de sueur désagréablement salés naquirent dans le creux des rides soucieuses de son vaste front pour se perdre dans ses sourcils broussailleux.
Il en voulait déjà à cet enfant de le mettre par sa seule présence dans cette inconfortable situation. Il se composa cependant l’ai affable de circonstance N° 12 :
« Alors mon petit. Comment te sens-tu dans ta nouvelle vie ? »
Le timbre de sa propre voix, altéré par l’acoustique particulière des lieux, lui parut bizarrement étouffé.
« Je suis vivant. Je n’ai pas faim. » répondit celui-ci énigmatique.
« Hem ! Dieu soit loué, tu as eu beaucoup de chance.
— Quel Dieu ? Quelle chance ?… Tout ceci : la nourriture, ce bon lit, ces vêtements, je les dois aux hasards de la guerre. Tu sais – sa voix enflée par la colère se fit murmure – quand les gens cherchent à racheter leurs fautes auprès des survivants… »
Le visage généreusement couperosé du père vira à l’écarlate :
« Douterais-tu de l’existence de Dieu ?! Je te trouve bien sévère pour un enfant de ton âge !
— J’ai huit ans, monsieur, et c’est assez.
— Assez ?
— Oui, je suis bien plus vieux que toi. »
La situation commençait à échapper à son contrôle. Piqué dans son orgueil de juste le gros homme sentit son estomac se nouer d’avantage :
« Tiens donc… Crois-tu ? » se contenta-t-il de répliquer, toute trace d’affabilité gommée, un sourire railleur au coin des lèvres.

« Ne le prends pas de haut. J’ai connu l’enfer à ma quatrième année déjà alors que tu as passé ton existence à convoiter un paradis sans te rendre compte qu’en fait, le paradis, c’était la vie que tu menais ! »

Dehors il soufflait un de ces forts et capricieux vents de printemps qui font courir les nuages. À cet instant précis, une grosse masse sombre occulta l’astre de vie, les plongeant tous deux dans la pénombre.
Le curé se rendit brusquement compte de l’irréalité de la situation : ce couloir qui semblait s’être rétréci et allongé, ce dialogue avec cet enfant qui n’en était pas un, qui le décortiquait comme une écrevisse en arrachant une à une les écailles de sa carapace de convictions. « Sont-ce là des paroles d’enfant ? »
S’il avait été plus lucide alors, il aurait su où menait ce noir corridor… À l’enfer… Le sien.

« J’ai assisté au viol et au meurtre de ma mère et de ma sœur » poursuivit, impitoyable, le jeune garçon. « Aux tortures de mon père et de mon frère. Vois mes yeux, secs d’avoir trop pleuré. »
Dans l’ombre, son interlocuteur semblait avoir perdu substance. Seul demeurait tangible ce regard brillant d’un étrange feu intérieur et cette voix qui éveillait de sombres échos aux tréfonds de son âme.
Le malheureux, crucifié sur la croix de ses propres angoisses par deux stalactites de glaces, plongea dans le vécu du jeune garçon…
Ce qu’il y vit le hantera jusqu’à son dernier souffle.
La terreur perla par tous ses pores :
« Non ! Non ! Non ! » gémit-il, paralysé.
La vois reprit :
« Ressens-tu… Oh ! Je sais que tu le ressens ! La douleur de mes pieds à vif d’avoir marché dans les ruines. La morsure du froid, de la faim et surtout… Surtout le goût atroce de ces innommables choses pourries qu’on avale fébrilement pour les vomir presque aussitôt. »
Un spasme puissant secoua le vaste ventre de supplicié et une malodorante flaque verdâtre s’élargit entre ses chaussures.
« Alors !… Ne suis-je pas plus vieux que toi, moi qui ai nagé dans le cloaque des bas instincts, qui ai été sevré aux deux mamelles flétries de la violence et de la souffrance ?… Et tout cela parce que des gens stupides se piquent d’expliquer l’univers et s’entretuent au nom d’un idéal religieux !!! »
« Non ! » hurla le pauvre homme désemparé. « Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! »
Des larmes se mêlèrent au suc de ses peurs. Non, bien sûr qu’il ne voulait pas qu’on détruise ainsi son univers, qu’on le mette ainsi à nu. Il refusait de redevenir cet enfant sensible, écorché, soumis aux caprices de parents abjects et souffre-douleur de ses camarades…
Il les revit, dansant autour de lui comme des hyènes sous le préau, l’empêchant de quitter le cercle jusqu’à ce que des meneurs le jugent suffisamment humilié ou qu’intervienne l’instituteur. Leur jeu favori consistait justement à lui faire avaler toutes sortes de saletés…

Récréation après récréation, brimades après brimades, il s’était juré d’échapper à la méchanceté des hommes. Tout naturellement il se réfugia dans le monde en dehors des mondes, en des lieux de silence et de recueillement où ne pouvait l’atteindre l’inexplicable fureur de ses semblables…

Or, voilà qu’il était à nouveau confronté à ses cauchemars !

Dans un suprême effort, il s’ébroua comme un boxer au sortir d’un K.O. et s’arracha au regard hypnotique.
Instantanément sa terreur se cristallisa en violence…
Il tendit les mains pour serrer, serrer et serrer encore le cou de ce petit démon jusqu’à ce que s’estompe l’insoutenable.
Il allait passer à l’acte lorsqu’un caprice d’Éole libéra le soleil de sa prison gazeuse. Ses rayons auréolèrent de lumière divine le visage de l’enfant-dieu…
D’un ton doux il dit au père Laboie, figé dans son geste :
« Dis, tu ne voudrais pas me tuer toi aussi ? »
Le tourment reprit de plus belle sur le mode culpabilité.
Brisé de honte, le vieux curé se leva comme un automate. Au passage le garçon lui saisit la manche :
« Dis… T’aurais pas un bonbon ? »
Machinalement, sans s’arrêter ni détourner les yeux de la sortie le brave homme lui tendit le paquet qu’il avait acheté pour l’occasion.

Il parvient au bout du corridor sans remarquer les sœurs de charité venues pour récupérer l’enfant. D’abord intriguées puis indignées par sa mine hagarde, sa démarche vacillante, sa robe souillée, elles lui cédèrent le passage en silence. Derrière leurs lèvres serrées et blêmes déjà s’accumulaient de mauvaises paroles comme autant d’épines dont elles allaient lui couronner la tonsure…

Seul dans son presbytère, il pleura des jours durant devant la froide statue de son dieu en murmurant : « Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu ! »

Août 1993
Lorenz von Oberbruck